Aliénée volontaire.

Publié le par La Mère Quelconque



Elle me regarde un peu par en dessous, avec ce petit sourire qui ferait fondre un iceberg. J’ai juste fini ma phrase qu’elle rajoute ‘Et aussi acheter des bottes bieues !’ Elle fait moduler sa voix pour que ça soit chantant et charmant, et il faut avouer, elle a réussi. Je l’ai regardée et j’ai répondu : ‘Et pourquoi faire des bottes bleues ?’ ‘Pour sauter dans les guiosses fiaques !’

En réfléchissant, depuis quelques jours, ça revenait sur le tapis. Les flaques, les bottes.
Moi, j’avais la tête dans le guidon. Le boulot, les commandes que je n’ai pas envie de faire, la course du matin. Les aléas de FB aussi, que je gère de plus en plus mal, tellement les manipulations sont de plus en plus minables. Je n’avais pas envie que ça me touche, et puis… Si. Je me disais ‘Merde ! et si c’était mon gamin dont on se moquait ? ‘ Et franchement, j’avais mal. Alors ça tournait dans ma tête, un peu trop. Depuis quelques jours, cette vie virtuelle, qui a fait de moi une aliénée volontaire, était en train de littéralement me bouffer. Je pensais contrôler. En fait, pas du tout. Alors je me suis laissée submergée.

Il a fallu chercher un peu dans le magasin, puisque dans le rayon enfant, tout commence au 25 et qu’elle porte du 23. Tout est genré, c’est pénible d’ailleurs. Des bottes roses au rayon fille, des bottes bleues au rayon garçon. Elles sont mignonnes, bien bleues et bien roses.

Je m’étais laissée happer par le virtuel, les faux semblants du net, moi qui connais tout ça depuis 1993 et les cyber cafés, moi qui pensais ne pas m’enfermer là dedans. Peine perdue. Perdue, pour de vrai oui.

Elle a attrapé les bottes bleues, les a porté à hauteur de ses yeux : ‘Aaaaaaaaah ! Mes bottes bieues piéféiées !’ Avec une emphase qui fera d’elle une parfaite actrice. Elles ont remporté tous les suffrages, c’étaient ces bottes et pas d’autres. Elle avait trouvé son Graal, sa pierre philosophale du jour.

J’étais paumée. Entre l’envie de dire ce que je savais de toute cette merde, toute cette manipulation, toutes ces moqueries, tout ce que FB pouvait enfanter de plus nase, de plus bas et de plus gratuit. Que j’avais été actrice en plus, parce que l’effet de meute est une belle saloperie. Je me suis sentie en sécurité pendant un temps, j’ai parlé de choses que je n’aurai jamais du aborder. Elles ont fait un chantage immonde sur ce qu’elles pourraient déverser sur nous et mes secrets m’ont paru bien fragilement gardés. J’ai osé parler. J’ai osé avec d’autres, parce que seule c’est compliqué. Et je me suis sentie piégée et utilisée.

J’ai envié son regard plein d’amour pour ses bottes, petites bottes mignonnes, qu’elle a essayé dans le chariot et qu’elle n’a plus voulu lâcher. Son bonheur tenait à ce qu’elle serrait contre son cœur à l’instant T, ses bottes bleues. Du bonheur complètement gratuit, elle s'en foutait de qui la regardait, de ce que j'en pensais, elle kiffait cet instant. 

Je n’avais pas envie d’en parler, je n’en ai presque pas parlé à vrai dire. J’ai quitté tous les groupes qui pouvaient me rappeler le microcosme qui m’a englué pendant quasiment 2 ans. Mais sans aucune fierté. Je garde des petites bribes, d’amitié, de tissus. Ce sera tout. Les liens qui me retenaient ont cédé, je me suis sentie beaucoup mieux quand je l’ai fait. Mais il restait ce sentiment d’injustice. Et ça, ça passait pas. J’ai cru que ça permettrait à d’autres de ne pas se faire avoir, parce que le net regorge de ces personnes bien cachées derrière leurs écrans. Bien à l’abris, sur des groupes secrets. Le net regorge de ces personnalités border lines qui se permettent beaucoup en douce. Le net. Ce monde à part. Comment veux tu déclencher une remise en question chez quelqu’un qui ne voit pas du tout ce qu’elle a pu faire ‘de mal’… Alors que toi, de ton côté, tu remets tout en question en pensant presque que ça vient de toi. Pourtant, tu ne fais pas partie du dénominateur commun... Mais ça, certaines essaient de le faire oublier. C'est tellement facile. Je ne suis pas le dénominateur commun depuis 2 ans. Je n'ai pas à me remettre en question. Mais c'est dur. Et je ne suis pas un super héros. 

Elle m’a demandé s’il pleuvait, pour pouvoir essayer ses bottes et aller sauter dans les flaques tout de suite. Malheureusement, il n’avait pas plus ce jour là, comble des combles, puisque la veille, c’était un cataclysme ! Et je me disais que j’aurai du les acheter la veille, au lieu de réfléchir, pour qu'elle puisse les essayer. 

J’ai un peu trop gambergé sur les dernières semaines. La rentrée qui arrivait, les changements dans nos vies. Et tout ça prenait décidément de plus en plus de place. Trop. Beaucoup trop.
En rentrant, j’ai coupé le lien qui retenait les bottes bleues, elle m’a sauté au cou. Si elle avait pu dormir avec, je pense qu’elle l’aurait fait…

L’immédiateté de cette joie, la sincérité de sa démarche, l’amour dingue pour ces objets qui lui procureront un plaisir fugace et un poil coupable, c’était super grisant. J’avais envie de ne penser qu’à ça en fait. De dormir. D’avoir des joies éphémères qui ne soient pas parasitées par tout ça.

J'avais envie d'avoir des bottes bleues moi aussi. 


J’ai vérifié mes messages. J’ai terminé quelques tâches en suspens.
Elle a enfilé ses bottes bleues.
Et j’ai cliqué dans un souffle libératoire sur ‘désactiver le compte’.


 

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