Libre.

Publié le par La Mère Quelconque


Elle brûlait le fond de ma poche depuis plusieurs semaines. J’étais tombée dessus un peu par hasard, même si au final, je n’y crois pas vraiment, au hasard. J’ai reconnu l’écriture, j’ai eu une boule d’angoisse dans la gorge : c’est quoi ça encore… Des lignes un peu enfantines, mal orthographiées, des mots qui se veulent pompeux, manipulant très bien la personne à qui elle est envoyée. Pas à moi. Mais elle parle de moi. Et en des termes… Misérables. Je sais très bien que les mots peuvent être destructeurs. On me l’a bien appris pendant des années. Je pensais que je n’avais plus de colère, mais en fait, c’est faux, j’en ai des brouettes pleines, de cette colère. La colère de ne pas savoir ce que c’est, d’avoir une famille qui a le sens de ce mot. La colère de ne pas pouvoir combattre toute cette haine de l’autre qu’il y a dans juste deux pages. Pas que de l’autre… Les lignes disent que je ne suis rien, que je ne vaux rien, que je ne sais rien faire. Mais c’est tellement faux… Et la personne en face, c’est celle qui nous a appris à réfléchir comme ça. A-t-elle été heureuse en lisant ce torchon ? En a-t-elle ressenti de la satisfaction ? Je pense que oui, puisque cette lettre a traversé les années, a été soigneusement conservée dans son enveloppe, pour qu’un jour moi, alors que cette lettre ne m’était pas adressée, je puisse la lire, par hasard. Je peux presque pardonner la main adolescente qui l’a écrite. Pas l’adulte qui l’a gardée.
Je ne savais pas quoi en faire. Ça me brulait les doigts de l’ouvrir. Ça me faisait de la peine de la lire. Et je me disais que c’était un tel résumé de ce que j’ai toujours connu : devant, c’est joli, derrière, c’est pas glorieux. Devant, on m’aidait avec ferveur, derrière, j’étais une grosse merde de boulet. Devant, on me soutenait. Derrière, on me mettait des coups de bûche.
C’est curieux, c’est un peu comme si j’étais dans Misery : on croit être aidé par son tortionnaire… Je me souviens bien de cette époque, je me souviens aussi de ce que j’ai fait, dit, payé, entrepris, pleuré, espéré. J’avais l’impression d’être soutenue, c’est curieux. Et je me souviens que c’était dur, très dur, de me relever. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi, et je n’arrêtais d’ailleurs pas de m’excuser de ne pas y arriver aussi vite que je le voulais, ils étaient tellement tous présents ! Mais il y avait toujours une situation gênante, un invité surprise, une remarque, un coup de fil blessant, une visite où je n’étais pas invitée, un moment de flottement sur un sujet de conversation… Toujours un moment où je sentais que ça m’échappait, je ne savais pas trop pourquoi, puisqu’ils étaient si prévenant, aux petits soins pour que j’y arrive ! Je n’ai trouvé rien de ce que je cherchais à cette période : travail, logement, stabilité. Je ne comprenais pas pourquoi. Et cette lettre pleine de rage, de haine, de dégoût envers moi, que je sentais de la main assassine qui l’avait écrite, mais aussi des yeux pervers qui l’avait lue, me font aujourd’hui comprendre pourquoi.
Je n’ai pas été soutenue en fait. J’étais un faire-valoir je pense, mais je ne sais pas trop pourquoi. En y réfléchissant, c’est quelque chose que je peux pas vraiment comprendre.
Allez, sans entrer dans l’introspection réelle, après tout, des fois il y a des choses qu’on ne pourra de toutes façons jamais comprendre, j’ai pris une décision, qui, je pense, sera la bonne.
J’ai sorti ces deux pages de ma poche.
Je les ai glissées dans la fente du destructeur de documents.
J’ai soufflé un grand coup.
Voilà.
Tout ce qui est sur cette lettre est faux. Du début, à la fin. Moi, je le sais, et c’est ça qui importe.
Jamais je ne ferai subir à mes enfants ce genre de choses, les secrets de famille, l’entraide qui ne veut rien dire. Les coups en douce, le besoin de rabaisser pour exister, non, non, je veux qu’ils aient confiance en moi, qu’ils sachent juste que je les aime et que je suis là. N’importe quand. Pour n’importe quoi. Et pour eux trois. Et je veux qu’ils soient comme ça, entre eux.
Voilà, c’est dit.
Elle ne me brûle plus les doigts : cette lettre n’existe plus.
Ma famille, je la crée chaque jour, en avançant sur les planches malsaines d’hier… Mais j’avance ! Et les planches que je pose semblent tenir bon !
Adieu !

Commenter cet article