La pluie sur les carreaux.

Publié le par La Mère Quelconque



La lumière descend vite, l’automne est là, il n’a rien attendu, il est arrivé d’un coup, avec l’heure d’hiver. Les feuilles jaunissent et rougissent rapidement, tout ça sent un peu l’humidité, les champignons, le froid, la fin d’année. Et puis il y a la pluie sur les carreaux. Maintenant, c’est sur la vitre de ma voiture que je la regarde tomber. Avant, c’était sur celle de papa, celle de ma chambre, celle du train. Ça a toujours fait comme des petites pierres précieuses, follement lumineuses comparées au ciel noir. Ça annonçait la fin du week end ou le début de la semaine ou une soirée morne. Et aujourd’hui, ça reste vaguement associé à une mélancolie collante et poisseuse que j’aimerai bien voir partir.

J’ouvre la porte de la chambre. Je vais m’asseoir sur le lit superposé et je la regarde. 9 ans, une chienne affreuse coupée à la main, des joues rouges de campagnardes, et les yeux levés sur le vélux.
Si j’entre dans le train, elle a 13 ans, la tête posée sur la fenêtre, un livre dans les mains mais les yeux dans le vague, pas belle, mais pas moche non plus, juste triste. Peut être qu’elle pleure un peu, pas longtemps, pas fort, personne le voit vraiment.
Si je m’assieds dans la Lada aux portes hantées, il n’y a que ses yeux qui dépassent de la vitre, elle a 6 ans, des bottes à moumoutte aux pieds, et elle dessine sur la vitre, en suivant du doigt les gouttes qui ruissellent, multicolores filets de pollution lumineuse sur un fond noir de jais.

Qu’importe l’âge, j’ai trop à l’intérieur, pas assez à l’extérieur. J’aimerai bien m’approcher de cette petite fille, lui caresser les cheveux si elle se laisse faire et la prendre dans mes bras en lui disant de ne pas s’en faire, demain, ça ira, tout ira bien. Tu verras, tu vas l’aimer, ta vie.
J’aimerai me croiser, me dire de ne pas avoir peur, ni de dire non, ni de me rebeller, ni de m’affirmer, je suis quelqu’un, pas juste une chose insignifiante qu’on utilise et qu’on trimballe.
Il faudrait qu’elle sache qu’elle ne restera pas une petite fille toute sa vie, et que la pluie sur les carreaux ça ne sera pas son quotidien.
Le nuage reviendra, cycliquement, parce que c’est comme ça, on ne pourra pas y changer grand-chose, même la bonne humeur contagieuse de l’amour n’arrivera pas à changer ce trait là… Mais il y aura plus de regards de fierté envers ses enfants que de regards de dégoût envers elle en se regardant dans le miroir. Il y aura plus de rires et de sourires que de larmes. J’aimerai bien lui dire, tout doucement, et surtout, qu’elle me croie…
Un jour, tu regarderas la pluie sur la vitre, les émeraudes, les rubis, les diamants, l’ébène, l’encre noire et tu te diras ‘Je suis à ma place, là, maintenant.’ Même si ça colle encore un peu.
Elle serait sans doute soulagée de le savoir, même si elle risque de se dire que c’est une sacrée connerie, l’enfance ne se terminant pas et semblant durer et durer et durer…
Alors pour toi, la petite derrière sa vitre, je vais le dire. Crois-moi :

je suis à ma place, là, maintenant. 

Publié dans Pensées, Moi, évolution, souvenirs

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